Le ballet incessant des camions-citernes, les torchères illuminant le ciel de Lekki et les longues files de navires pétroliers au large de Lagos témoignent d’une nouvelle réalité énergétique africaine. Longtemps dépendant des importations de carburants raffinés, le continent voit émerger un acteur capable de peser sur l’équilibre du marché aérien régional : la raffinerie Dangote.
Entrée progressivement en pleine capacité opérationnelle depuis le début de l’année 2026, l’infrastructure nigériane, présentée comme la plus grande raffinerie monobloc du monde avec une capacité de 650 000 barils par jour, transforme désormais en profondeur le secteur énergétique africain. Son impact est particulièrement visible dans le segment du kérosène destiné à l’aviation civile. Selon plusieurs opérateurs aériens nigérians, plus de 95 % du Jet A1 utilisé actuellement dans le pays provient désormais du complexe industriel de Dangote. Une rupture majeure pour un Etat qui dépendait encore massivement des importations il y a quelques années.
Au cœur des installations, d’immenses unités de raffinage tournent pratiquement sans interruption afin de répondre à une demande régionale en forte croissance. D’après les chiffres communiqués par le groupe Dangote, la raffinerie dispose d’une capacité de production quotidienne de près de 20 millions de litres de carburant aviation, un volume largement supérieur aux besoins domestiques nigérians estimés à environ 4 millions de litres par jour. Cette surcapacité permet aujourd’hui d’alimenter plusieurs marchés africains confrontés à des tensions d’approvisionnement persistantes.
Ces derniers mois, la flambée des prix internationaux du carburant aérien, accentuée par les incertitudes géopolitiques autour du détroit d’Ormuz et les perturbations des chaînes logistiques mondiales, a renforcé le rôle stratégique du site nigérian. La raffinerie a notamment commencé à exporter du Jet A1 vers plusieurs compagnies africaines, dont Ethiopian Airlines, tout en approvisionnant certains marchés européens en quête de nouvelles sources d’approvisionnement. En mars 2026, près de 130 000 tonnes de carburant aviation produites par Dangote ont même été expédiées vers le Royaume-Uni afin d’éviter des perturbations dans le trafic aérien britannique.
Cette montée en puissance intervient alors que le trafic aérien africain retrouve progressivement son niveau d’avant-pandémie. D’après les estimations de l’Association internationale du transport aérien (IATA), l’Afrique devrait enregistrer l’une des plus fortes croissances mondiales du trafic passagers au cours des prochaines années, entraînant mécaniquement une hausse de la consommation de kérosène. Les besoins en carburant aviation du continent devraient ainsi continuer de progresser sous l’effet de l’expansion des hubs régionaux, du développement des compagnies aériennes et de l’ouverture de nouvelles lignes interafricaines.
Mais derrière cette réussite industrielle subsistent plusieurs défis. Les compagnies aériennes nigérianes dénoncent encore des prix jugés excessifs malgré l’augmentation de l’offre locale. En avril 2026, certains transporteurs ont même menacé de suspendre leurs vols domestiques face à l’explosion du coût du Jet A1, estimant que les intermédiaires continuaient d’alourdir artificiellement les tarifs.
Autre fragilité : l’approvisionnement en brut. Les dirigeants de Dangote affirment régulièrement ne pas recevoir des volumes suffisants de pétrole nigérian pour alimenter durablement la raffinerie à pleine capacité. Une partie importante du brut traité continue ainsi d’être importée, ce qui expose le groupe aux fluctuations internationales.
Malgré ces obstacles, le complexe pétrolier de Lekki apparaît déjà comme un tournant majeur pour la souveraineté énergétique africaine. En sécurisant une partie croissante du marché du kérosène, Dangote ambitionne désormais de faire du Nigeria un centre névralgique du raffinage africain et un fournisseur incontournable du transport aérien régional.



