Siege de l’ancienne direction générale d’ENEO
Au Cameroun, le changement de nom dépasse largement une simple opération administrative. En devenant officiellement la Société camerounaise d’électricité, plus connue sous l’acronyme Socadel, l’ex-Eneo tourne une page de plus de vingt ans de gestion marquée par la présence d’actionnaires privés dans le capital de l’opérateur historique de l’électricité. Le décret signé le 4 mai 2026 par le président de la République consacre ainsi le retour total de l’État aux commandes d’un secteur considéré comme stratégique pour la souveraineté économique nationale.
Cette transformation intervient moins de trois mois après le règlement, le 10 février 2026, des 78 milliards de FCFA versés au fonds britannique Actis pour le rachat de ses 51 % de parts dans Eneo. Cette opération avait déjà porté la participation de l’État à 95 %, les 5 % restants étant attribués aux employés de l’entreprise avant la bascule juridique vers une société entièrement publique. Les nouveaux statuts fixent désormais le capital social de la Socadel à 43,9 milliards de FCFA, avec l’État camerounais comme actionnaire unique.
Dans les locaux de l’entreprise à Douala, cette transition est observée avec prudence autant qu’avec espoir. Les équipes techniques et administratives héritent d’un système électrique confronté à des déséquilibres persistants. Selon plusieurs analyses sectorielles, la capacité de production nationale oscille autour de 1 500 MW tandis que la demande dépasse régulièrement 1 800 MW durant les périodes de pointe, notamment dans les bassins industriels de Douala et Yaoundé. Cette insuffisance chronique explique les délestages récurrents qui affectent ménages et entreprises depuis plusieurs années.
Au-delà de la renationalisation, le gouvernement entend ouvrir une nouvelle séquence de gouvernance. Le conseil d’administration nommé par décret présidentiel rassemble plusieurs figures de l’administration économique et énergétique du pays, parmi lesquelles Antoine Ntsimi, ancien président de la Commission de la CEMAC, désigné président du conseil d’administration. À ses côtés figurent également des représentants de la Présidence de la République, des ministères économiques, de Sonatrel et d’EDC. Cette architecture traduit la volonté des autorités de coordonner davantage les acteurs publics de la chaîne électrique. Sources : décret présidentiel du 4 mai 2026 ; ministère de l’Énergie.
Mais derrière l’ambition institutionnelle subsistent des défis structurels considérables. Avant sa transformation, Eneo faisait déjà face à une dette importante, à des pertes techniques élevées et à des besoins massifs d’investissement dans les infrastructures de transport et de distribution. Selon certaines estimations sectorielles, les pertes techniques et commerciales représenteraient encore entre 20 % et 25 % de l’énergie injectée dans le réseau national. À cela s’ajoute le vieillissement d’une partie des équipements et la pression démographique croissante dans les centres urbains.
Pour Yaoundé, la création de la Socadel possède aussi une portée politique. En reprenant intégralement le contrôle de l’ex-Eneo, l’État veut démontrer sa capacité à restaurer la stabilité d’un service public devenu central dans les ambitions d’industrialisation du pays. Le Cameroun dispose pourtant d’un potentiel hydroélectrique estimé à plus de 20 000 MW exploitables, l’un des plus importants d’Afrique centrale. Mais le retard des investissements et les tensions dans la gouvernance du secteur ont longtemps limité l’exploitation optimale de cette ressource.
La question du management reste désormais ouverte. Les nouveaux statuts prévoient que le directeur général et son adjoint seront désignés par le conseil d’administration sur proposition de l’actionnaire unique. Une étape décisive pour une entreprise désormais placée sous la responsabilité directe de l’État, qui devra prouver que la renationalisation peut produire autre chose qu’un simple changement de dénomination : une amélioration concrète de la qualité de service et une véritable relance électrique nationale.



