Le Cameroun durcit progressivement sa politique forestière et industrielle. Avec l’extension de la liste des essences interdites d’exportation à l’état brut, Yaoundé confirme sa volonté de transformer en profondeur l’économie du bois, longtemps dominée par l’exportation de matières premières faiblement valorisées. L’arrêté signé le 28 avril 2026 par le ministre des Forêts et de la Faune, Jules Doret Ndongo, marque une nouvelle phase dans la transition vers une industrie de transformation locale plus intégrée et davantage orientée vers la valeur ajoutée.
Désormais, 91 essences forestières ne pourront plus quitter le territoire camerounais sous forme de grumes, contre 76 auparavant. Seules 23 essences dites « de promotion » restent exportables sous conditions, moyennant une surtaxe appliquée aux produits forestiers non transformés. Le dispositif distingue 14 essences de première catégorie et 9 de deuxième catégorie, tandis que l’Azobé, également appelé Bongossi, bénéficie d’un régime spécifique avec des quotas attribués directement par l’administration forestière.
Cette orientation s’inscrit dans une dynamique régionale portée par les États de la Cemac et la République démocratique du Congo. Réunis à Bangui en février 2024, les ministres en charge des forêts avaient adopté un calendrier progressif conduisant à l’interdiction totale des exportations de grumes au 1er janvier 2028. Depuis janvier 2025, les pays de la sous-région appliquent déjà des restrictions graduelles destinées à encourager la transformation industrielle locale.
Au-delà de la dimension réglementaire, l’enjeu est économique. Le gouvernement camerounais cherche à faire évoluer une filière historiquement tournée vers l’exportation brute vers des activités industrielles à plus forte rentabilité : sciage, placage, déroulage, fabrication de meubles et produits dérivés du bois. Pour accélérer cette mutation, l’État a considérablement relevé les droits de sortie sur les grumes, passés de 17,5 % en 2017 à 75 % de la valeur FOB en 2024. Parallèlement, des mesures d’incitation fiscale ont été mises en place pour soutenir les entreprises investissant dans les unités de transformation locale.
Cette stratégie commence à produire des effets visibles sur les statistiques du commerce extérieur. Selon les données compilées à partir du rapport 2025 de l’Institut national de la statistique (INS), les exportations camerounaises de grumes sont tombées à 349 611 tonnes en 2025, contre plus de 450 000 tonnes un an plus tôt. Ce niveau constitue le plus faible enregistré au cours des cinq dernières années. À l’inverse, les exportations de sciages et de produits semi-transformés continuent de progresser, traduisant une montée en puissance progressive de la première transformation dans la structure des exportations forestières du pays.
Mais cette transition industrielle reste confrontée à plusieurs défis. Les opérateurs du secteur évoquent les coûts élevés de l’énergie, les insuffisances logistiques, l’accès limité aux financements et le déficit d’infrastructures industrielles capables d’absorber localement l’ensemble des volumes de bois auparavant exportés sous forme brute. Les autorités doivent également renforcer les mécanismes de traçabilité et de contrôle afin d’éviter que les restrictions n’alimentent davantage les circuits de fraude et de contrebande forestière.
À mesure que l’échéance de 2028 approche, le Cameroun assume donc un choix économique stratégique : réduire progressivement la dépendance aux exportations de matières premières non transformées pour bâtir une industrie forestière capable de générer davantage d’emplois, de fiscalité et de valeur ajoutée locale. Une transformation qui pourrait redessiner durablement l’économie du bois en Afrique centrale.



