Longtemps perçue comme une menace pour les économies les plus dépendantes des marchés extérieurs, la recomposition du commerce mondial pourrait finalement devenir un accélérateur de croissance pour les entreprises africaines. C’est la principale conclusion du dernier African Trade Report d’Afreximbank. Entre guerre commerciale sino-américaine, perturbations en mer Rouge, tensions au Moyen-Orient et montée du protectionnisme, les grandes entreprises internationales reconfigurent leurs chaînes d’approvisionnement. Pour la banque panafricaine, cette nouvelle donne ouvre au continent une fenêtre stratégique pour attirer davantage d’investissements, développer une base industrielle plus compétitive et s’insérer durablement dans les chaînes de valeur mondiales. Les indicateurs traduisent déjà cette dynamique : la croissance économique africaine est passée de 3,4 % en 2024 à 4,5 % en 2025, tandis que le commerce de marchandises a progressé de 6,1 %, à près de 1 500 milliards de dollars.
Cette évolution s’accompagne d’un renforcement progressif des échanges entre pays africains. En 2025, le commerce intra-africain a atteint 213,8 milliards de dollars, en hausse de 5,5 %. L’Afrique du Sud conserve sa position de premier acteur avec 19,2 % des échanges, devant la République démocratique du Congo (6,74 %) et la Côte d’Ivoire (4,83 %). Le Maroc, l’Égypte, l’Ouganda, la Zambie, le Nigeria, le Zimbabwe et la Namibie figurent également parmi les dix principaux moteurs du commerce continental, représentant ensemble près de 60 % des flux intra-africains. Selon Afreximbank, les équipements électriques, les véhicules, les métaux et les produits chimiques offrent à eux seuls un potentiel commercial supplémentaire estimé à 43,6 milliards de dollars.
Dans ce contexte, la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) change de dimension. Pour Afreximbank, elle n’est plus uniquement un projet d’intégration régionale, mais un véritable instrument de compétitivité pour les entreprises africaines. La réduction des barrières tarifaires, l’harmonisation des normes commerciales et le déploiement du Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS), qui permet les paiements transfrontaliers en monnaies locales, doivent fluidifier les échanges, réduire les coûts de transaction et limiter la dépendance au dollar. À mesure que les chaînes logistiques mondiales se régionalisent, la capacité des entreprises africaines à accéder à un marché continental intégré devient un avantage concurrentiel déterminant.
Le rapport souligne également que l’avenir de la compétitivité africaine dépendra moins de l’exportation de matières premières que de leur transformation sur place. Cacao, minerais critiques, produits agricoles, pétrochimie ou composants destinés aux batteries des véhicules électriques constituent autant de filières où la création de valeur peut être considérablement renforcée. Afreximbank cite notamment les perspectives offertes par les partenariats entre la RDC, la Zambie et le Zimbabwe dans les minerais stratégiques, ainsi que par le développement d’une industrie régionale du chocolat en Afrique de l’Ouest. Pour les entreprises, l’enjeu consiste désormais à monter en gamme afin de capter une part plus importante de la richesse créée.
Reste un obstacle majeur : le financement. Le déficit africain de financement du commerce est encore estimé à 74 milliards de dollars en 2025, tandis que les besoins du commerce intra-africain oscillent entre 80 et 120 milliards de dollars par an. Pour combler cet écart, Afreximbank appelle à renforcer les mécanismes de garantie, le financement des PME, les infrastructures logistiques et les zones industrielles. La banque rappelle avoir mobilisé 17,5 milliards de dollars en 2024 et ambitionne de porter à 40 milliards de dollars ses financements dédiés au commerce intra-africain. Au-delà du diagnostic, son rapport dessine une véritable feuille de route : dans un monde plus fragmenté, les entreprises africaines ne pourront pleinement saisir les nouvelles opportunités qu’en accélérant simultanément leur industrialisation, leur intégration régionale et leur accès aux financements. C’est à ce prix que le continent pourra transformer les bouleversements du commerce mondial en moteur durable de croissance.
Tressy Chouente



