Pour une entreprise, une coupure ne s’arrête pas au moment où le courant revient. Une ligne de production interrompue, une machine arrêtée ou une commande reportée continuent de produire leurs effets sur la trésorerie. Les salaires, loyers, crédits et fournisseurs doivent être payés, alors que la production reste suspendue. Derrière l’interruption se dessine ainsi une économie invisible, faite de dépenses supplémentaires, de pertes de production et de risques opérationnels.
Quand la coupure devient un coût de production
Les données de la Banque mondiale donnent une mesure de l’ampleur du phénomène. Dans son Enterprise Survey 2024, réalisé auprès de 615 établissements au Cameroun, 560, soit 91,1 %, déclarent avoir subi des coupures d’électricité au cours du dernier exercice. Parmi les réponses disponibles sur leur fréquence, la médiane atteint dix interruptions par mois. Les données sur les pertes montrent par ailleurs une forte dispersion : certaines entreprises déclarent des pertes pouvant atteindre 20 % de leur chiffre d’affaires annuel en raison des coupures. Ces chiffres ne constituent toutefois pas une estimation d’une perte moyenne pour l’ensemble des entreprises camerounaises.
Derrière ces statistiques se trouvent des factures bien réelles. Multiprint en fournit l’un des cas les plus documentés. Pour maintenir son activité, l’imprimeur estime à environ 150 millions de FCFA par an ses dépenses de carburant destinées aux groupes électrogènes. L’entreprise évalue également à environ 160 millions de FCFA les gâches de production directement liées aux perturbations électriques. Son parc d’une soixantaine de machines génère par ailleurs près de 500 millions de FCFA de coûts de maintenance annuels, dont environ 20 % sont attribués aux problèmes électriques.
Ces trois postes représentent ainsi, selon les estimations de Multiprint, environ 410 millions de FCFA par an. Il s’agit d’un cas d’entreprise et non d’une moyenne applicable au secteur privé camerounais. Mais il illustre concrètement ce que recouvre la facture cachée de l’électricité : le carburant pour produire en secours, les pertes de matières et de produits, ainsi que les dépenses supplémentaires liées aux pannes, à l’usure prématurée et aux arrêts non planifiés.
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Le phénomène est également visible à la zone industrielle de Dibamba. Fin août 2026, plusieurs entreprises de cette zone fonctionnaient depuis près de deux semaines sans alimentation du réseau et avaient recours à leurs groupes électrogènes. Pour certaines unités, le seul surcoût quotidien de carburant pouvait atteindre 400 000 FCFA. Dans une savonnerie employant environ 300 personnes, la consommation de gasoil dépassait 350 000 FCFA par jour. Une unité de transformation du bois avait, pour sa part, réduit sa production de moitié, les équipements ne pouvant fonctionner simultanément avec la puissance disponible sur les groupes.
À Dibamba, l’électricité de secours devient ainsi une charge directement supportée par les entreprises, avec des conséquences qui dépassent la facture de carburant : entretien des groupes, limitation de la puissance disponible, perturbation des chaînes de production et risques liés aux variations de tension. Le cas est d’autant plus significatif que cette zone est appelée à devenir un important pôle industriel et logistique de Douala. Le projet développé avec Arise IIP et le Port autonome de Douala couvre 517 hectares, avec une composante industrielle et une plateforme logistique multimodale.
Le groupe électrogène devient alors une forme d’assurance dont la prime est supportée par l’entreprise. Carburant, entretien, amortissement et personnel mobilisé viennent s’ajouter au coût de l’électricité fournie par le réseau. Pour les industries à process continu, l’enjeu est encore plus sensible : certaines machines supportent difficilement les arrêts et redémarrages répétés, tandis que les variations de tension peuvent accélérer leur dégradation. Le coût de l’énergie finit alors par se transmettre au prix de revient.
L’industrie face au risque d’arrêt
Le cas de Cimencam Figuil illustre une autre dimension du problème : le risque que les perturbations électriques font peser sur l’investissement industriel. Inaugurée en 2025 après un investissement d’environ 50 milliards de FCFA, l’usine avait suspendu ses opérations au début de juin 2026 après avoir été temporairement effacée du Réseau interconnecté Nord dans un contexte de crise énergétique. Le site nécessitait au moins 5,5 MW pour fonctionner normalement, alors que ses groupes de secours ne pouvaient fournir que 2,2 MW. Près de 200 emplois directs avaient été signalés comme exposés et l’arrêt de la carrière de Bidzar avait également affecté la chaîne d’approvisionnement.
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L’épisode a toutefois été temporaire : l’alimentation électrique a été rétablie et la production a repris quelques jours plus tard. Mais cet arrêt, intervenu environ un an après l’inauguration de l’usine, montre la vulnérabilité d’un investissement industriel lorsque la puissance disponible ne permet plus d’assurer le fonctionnement normal des équipements.
Pour un investisseur, l’enjeu énergétique ne se limite donc pas au montant de la facture d’électricité. La capacité à disposer d’une alimentation stable et suffisamment puissante entre également dans le calcul du risque opérationnel. Une usine peut être financée, construite et équipée, mais voir sa capacité productive réduite lorsque l’énergie nécessaire à son fonctionnement n’est pas disponible.
La fiabilité du réseau, autre enjeu
Le paradoxe est que le Cameroun dispose désormais de capacités de production supplémentaires. Nachtigal a porté à 420 MW la capacité installée de la centrale et avait généré 2,447 millions de MWh à fin octobre 2025, intégralement injectés dans le Réseau interconnecté Sud. Mais cette montée en puissance rappelle une réalité fondamentale : produire davantage ne suffit pas si le transport, la transformation et la distribution ne progressent pas au même rythme.
Cette question est aujourd’hui au cœur des discussions sur le système électrique. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie reconnaît la persistance d’interruptions de fourniture et met notamment en avant la maintenance du réseau de transport, le renforcement des postes et la sécurisation progressive de la distribution. Le réseau compte environ 1,5 million de supports en bois, dont la dégradation constitue l’une des causes des interruptions. Une première phase soutenue par la Banque mondiale prévoit le remplacement de 50 000 supports par des poteaux en béton dans les dix régions.
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Le problème se pose également sur les infrastructures d’acheminement de l’électricité vers les pôles industriels. Les autorités travaillent notamment au renforcement du corridor de transport permettant d’acheminer davantage d’énergie de Nachtigal vers Douala, principal bassin industriel du pays. Le ministère vise l’achèvement de plusieurs ouvrages structurants d’ici la fin de 2026.
Les données de l’ARSEL montrent parallèlement le poids financier du système. En 2024, 7 933 002 MWh ont été injectés dans le réseau de distribution, soit 5 % de plus qu’en 2023. Les achats d’énergie auprès des producteurs indépendants ont atteint 156,133 milliards de FCFA, en hausse de 17 %, tandis que les coûts de combustibles se sont élevés à 64,507 milliards de FCFA, contre 41,648 milliards un an auparavant.
Pour les entreprises, la question devient finalement celle de la prévisibilité. Un industriel peut intégrer le prix de l’électricité dans son business plan ; il lui est beaucoup plus difficile de budgéter une production interrompue, une livraison décalée, une machine endommagée ou plusieurs centaines de milliers de francs de carburant supplémentaires par jour.
L’enjeu n’est donc plus seulement celui du kilowattheure disponible, mais celui de la fiabilité du service. À mesure que le Cameroun cherche à attirer l’industrie, développer l’import-substitution et accroître la transformation locale des matières premières, la continuité électrique devient une composante du coût de production, du retour sur investissement et de la compétitivité des entreprises.
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Tressy Chouente



