Par Mathieu Davy EYA. Enseignant et auteur.
C’est à travers de récentes vidéos mises en ligne par un influenceur vivant en occident que le débat sur la délinquance en milieu scolaire a repris forme dans un climat post-électoral délétère. On se souvient lors de sa prestation de serment et de son discours de fin d’année adressée à la Nation, que le Président BIYA a décidé de placer son mandat sous le sceau de la mise en responsabilité des jeunes et des femmes. Deux couches jugées relayées aux oubliettes. Il faut voir en cette volonté un ordonnancement de la préparation pour un passage de flambeau. Il faut donner aux jeunes ayant de l’énergie, les rudiments pour endosser avec efficience les responsabilités qui seront les leurs bientôt. C’est dans ce contexte que ces vidéos devenues virales ont été mises en lumière. Lumière qui catalyse une volonté de dénonciation.
En effet les sociétés d’influence et du numérique ont la particularité de mettre en lumière ce qui pouvait être caché. Le phénomène de délinquance en milieu scolaire en fait partie. La jeune génération, encore plus insoucieuse ne mesure pas les conséquences de ces affichages de leurs visages dans les réseaux sociaux numériques. Mais surtout ils n’ont pas conscience de la capacité de rétention des données personnelles de ces outils technologiques.
Jadis, le phénomène de délinquance existait sous d’autres cieux. Pierres Lascoumes affirme d’ailleurs dans, La sociologie des élites délinquantes, que le phénomène de délinquance est un phénomène transgénérationnel. On ne peut pas parler de délinquance juvénile sans mettre en lumière la délinquance sénile. Dans notre société actuelle, l’insouciance des adultes a atteint son paroxysme. Parce que plongé dans une quête effrénée de l’argent, les parents ont abandonné aux enseignants l’une de leurs missions les plus salvatrices qui est le suivi éducatif de leurs enfants. Parce que l’avoir a surplombé l’être, l’humain se retrouve aujourd’hui respecté non pas pour ce qu’il est, mais avant tout pour ce qu’il y a. Cette marchandisation à outrance de tout, même parfois de la dignité, cette capitalisation des valeurs a pour finitude la désacralisation de l’être dans son acceptation la plus intime.
Les jeunes aujourd’hui souffrent en effet de cet abandon parental. Ils souffrent pour plusieurs d’un manque réel de direction, ils sont abusés par cette surexposition aux écrans et par ricochet deviennent, le dirons-nous avec regret, lobotomiser. Ce n’est donc plus un secret pour personne, le cyberespace exacerbe la portée de certains actes qui pouvaient passer sous silence.
Le deuxième maillon de la chaîne à pointer du doigt, ce sont les politiques publiques qui sont pensées par l’ordre gouvernant. Les nôtres en matière d’éducation, et surtout quand il s’agit du phénomène de délinquance juvénile, sont réactionnaires. Elles n’anticipent pas, elles subissent, puis tentent de se réajuster. Il ne faut pas combattre le phénomène de délinquance en milieu scolaire en tenant par le bout les conséquences, il faut aller saisir les causes. Les causes nous en avions listé plusieurs dans notre ouvrage sorti il y a plusieurs années, Délinquance juvénile new-look : stupéfiants et sexualité en milieu scolaire. L’essentiel de ces causes prenait pour pesanteur l’augmentation de la consommation des drogues hallucinogènes, certaines étaient des antalgiques ou des analgésiques à usage purement médical. Cette surconsommation des drogues des jeunes a entraîné de la désinvolture pour l’école en faisant de ce lieu (l’école), un terreau fertile de toute sorte d’expérimentation de pratique obscènes. La drogue, les jeunes en consomment certes mais c’est à l’ordre gouvernant de contrôler le flux d’entrée de ces produits dans son territoire. Le Cameroun, il y a encore quelques années, qui n’était qu’une terre de transit des drogues, en est largement devenu un pays d’accueil. Les ingéniosités de consommation de ces produits ne manquent pas. Dans le narguilé, plus connu sous le nom de chicha, les jeunes consomment à outrance des drogues dans des bars et autres lieu de mondanités. Ils en vendent à l’école. Il y a même des codifications bien pensées pour devenir dealer dans les institutions scolaires devant le regard médusé des enseignants qui sont emportés par cette forte capacité de créativité. S’il y a réduction de la circulation des drogues, il y aura assurément un meilleur contrôle du phénomène de délinquance et par ricochet de violence scolaire. C’est une tâche qui devrait se faire entre plusieurs ministères et véritablement de concert. Le ministère des enseignements secondaires ne peut pas à lui tout seul éradiquer la drogue en milieu scolaire parce que ses professionnels en subissent la forte demande et la forte présence dues au relâchement des barrières douanières sur ces produits, à la baisse de la sensibilisation du ministère de l’agriculture sur l’importance de l’accroissement des cultures saines, en lieu et place des cultures comme le tabac.
Mieux, il faut attaquer le secteur numérique dans le but de le polir et de le rendre moins cancérigène pour les enfants et les adolescents. Il faut œuvrer à combattre l’abrutissement ambiant que génère le nouveau réseau social tiktok. Il faut garder son côté commercial, sa mise en valeur éducative et s’attaquer à toutes ses composantes algorithmiques qui assomment nos enfants de contenus ahurissants, contre productif pour leur développement psychomoteur.
Le numérique aujourd’hui tutorise le cerveau des plus petits. Trop tôt, la présence des tablettes donne à voir des enfants qui deviennent de plus en plus agités, moins robuste et plus enclin à la reproduction de ce qu’ils voient. Enfin, la volonté de prêcher pour la chapelle qui est mienne pousse à construire un plaidoyer pour une revalorisation de la posture sociale et professionnelle de l’enseignant. L’école n’est pas un jeu, c’est le lieu de structuration de l’en-commun. Les garants de cette structuration ne peuvent pas être foulés aux pieds, décrédibilisés, considérés à la limite comme des malpropres et espérer avoir à la fin une société qui se porte à merveille. Cette société à forte pression capitaliste ne sert pas les intérêts humanistes de l’école. Or depuis que l’école a été pensée par le Roi Charlemagne, dans sa forme plus ou moins actuelle, aucune société ne s’est plus construite sans elle. C’est dire à quel point l’école est au centre de toute la structuration des sociétés et des valeureux soldats, les enseignants en sont la cheville ouvrière. Leur respect et leur dignité n’a pas de prix.



