À Yaoundé, la reprise en main de la chaîne électrique se poursuit. Après l’acquisition des 51 % d’Actis dans Eneo, devenue Société camerounaise d’électricité (Socadel), l’État négocie désormais avec Globeleq son retrait de Kribi Power Development Company (KPDC) et Dibamba Power Development Company (DPDC). Les discussions portent sur une valorisation indicative d’environ 80 milliards de FCFA pour les 56 % détenus par le producteur indépendant. Aucune offre formelle n’aurait encore été transmise, mais les négociations pourraient aboutir avant la fin de 2026.
L’actif convoité n’est pas anodin. KPDC exploite la centrale à gaz de Kribi, d’une capacité de 216 MW, tandis que DPDC contrôle celle de Dibamba, alimentée au fioul lourd, avec 88 MW. Ensemble, les deux installations représentent 304 MW et plus de 20 % des capacités du Réseau interconnecté Sud, qui dessert notamment Douala, Yaoundé et la zone de Kribi. Leur contrôle constitue donc un enjeu direct pour la sécurité d’approvisionnement du pays.
Le montant annoncé doit toutefois être manié avec prudence. Il reste à déterminer si les 80 milliards correspondent uniquement au prix des actions de Globeleq ou s’ils englobent également certaines créances et obligations financières. Dans la première hypothèse, la valeur des fonds propres des deux sociétés serait mécaniquement proche de 143 milliards de FCFA pour 100 % du capital. Cette estimation ne permet cependant pas de déterminer leur valeur d’entreprise, qui dépend notamment de leur dette, de leur trésorerie et de leurs besoins d’investissement.
Le projet intervient après plusieurs épisodes de tension autour du financement du secteur. En 2024, la centrale de Kribi avait interrompu sa production dans un contexte d’impayés évalués à 137 milliards de FCFA envers KPDC et DPDC. En juin 2026, les deux producteurs ont de nouveau retiré leurs capacités du Réseau interconnecté Sud après le blocage de leurs comptes par l’administration fiscale, révélant une nouvelle fois la vulnérabilité financière du modèle liant producteurs et distributeur.
Pour Yaoundé, l’intérêt de l’opération dépasse la seule propriété des centrales. Le plan de restructuration du secteur élaboré en mars 2026 estime à près de 8 milliards de FCFA par mois la charge supportée par Socadel au titre des contrats conclus avec KPDC et DPDC. Une renégociation pourrait, selon le scénario étudié, réduire cette facture d’environ 3 milliards par mois, soit jusqu’à 36 milliards de FCFA d’économies annuelles. Ce gain reste toutefois conditionné aux modalités qui seront finalement retenues.
L’opération prolongerait ainsi le mouvement de recentrage public engagé avec Eneo. Les 78 milliards de FCFA déboursés pour reprendre les 51 % d’Actis, ajoutés aux 80 milliards envisagés pour Globeleq, porteraient à près de 158 milliards l’effort financier correspondant aux deux acquisitions, hors éventuelles recapitalisations, dettes ou investissements futurs. Le véritable enjeu sera désormais de convertir cette reprise capitalistique en une électricité plus disponible, des contrats mieux maîtrisés et un modèle économique durable pour le système électrique camerounais.
Esther Grace



