Dans les cercles industriels et forestiers camerounais, la décision sonne comme le révélateur d’un malaise plus profond qui traverse actuellement l’ensemble de la filière bois en Afrique centrale. Après plus de six décennies d’activités au Cameroun, Grumcam, filiale du groupe familial italien ALPI, a décidé de réduire son capital social de près de 70 % afin d’absorber des pertes accumulées ces dernières années et de rééquilibrer sa structure financière. Une opération lourde qui intervient alors que l’industrie forestière camerounaise traverse une période de fortes turbulences économiques.
Implantée dans les bassins forestiers du Sud et de l’Est du Cameroun, Grumcam fait partie des opérateurs historiques du secteur. L’entreprise contrôle environ 215 000 hectares de concessions forestières et dispose d’activités allant de l’exploitation à la transformation industrielle du bois destiné aux marchés internationaux. Depuis plusieurs années, ses produits alimentent des circuits commerciaux en Europe, en Asie et au Moyen-Orient, notamment dans les segments du placage décoratif, du contreplaqué et du bois transformé à haute valeur ajoutée.
Mais derrière cette présence historique se cache désormais une réalité plus fragile. Selon plusieurs analyses sectorielles, les entreprises forestières opérant au Cameroun font face à une explosion des coûts d’exploitation. Le prix du transport terrestre a fortement progressé sous l’effet de la hausse des carburants et de la dégradation de certains corridors routiers. À cela s’ajoutent les coûts énergétiques, les investissements liés à la certification forestière et les nouvelles contraintes environnementales imposées par les marchés européens.
Le secteur forestier camerounais reste pourtant stratégique pour l’économie nationale. Selon les chiffres du ministère des Forêts et de la Banque mondiale, la filière contribue à environ 4 % du Produit intérieur brut et représente près de 25 % des exportations hors hydrocarbures du pays. Elle génère directement ou indirectement plus de 200 000 emplois dans les activités de coupe, de transport, de transformation et de commercialisation du bois. En 2025, les exportations camerounaises de bois et dérivés étaient estimées à plus de 900 milliards FCFA, avec la Chine, l’Union européenne, l’Inde et le Vietnam parmi les principaux débouchés commerciaux.
Malgré ce poids économique, le marché mondial du bois connaît depuis deux ans un net ralentissement. Après l’envolée des prix observée durant la reprise post-Covid, la demande internationale s’est contractée dans plusieurs segments liés à la construction et à l’ameublement. En Europe notamment, le ralentissement immobilier et le durcissement des politiques environnementales ont réduit les volumes importés. Le nouveau règlement européen contre la déforestation importée (EUDR), qui impose des exigences strictes de traçabilité, oblige désormais les producteurs africains à investir massivement dans le suivi des chaînes d’approvisionnement.
Pour Grumcam et plusieurs autres industriels présents dans le bassin du Congo, cette transition représente un défi financier majeur. Les investissements nécessaires pour répondre aux standards internationaux interviennent dans un contexte où les marges se réduisent fortement. Selon des données sectorielles, plusieurs sociétés forestières de la sous-région ont enregistré des baisses de rentabilité comprises entre 20 et 40 % au cours des trois dernières années.
Le groupe ALPI, maison mère de Grumcam, reste néanmoins un acteur reconnu de l’industrie mondiale du bois décoratif. Fondée en Italie, l’entreprise familiale s’est développée dans les matériaux haut de gamme utilisés dans le design intérieur, l’ameublement et l’industrie nautique. Sa présence au Cameroun s’inscrit dans une stratégie historique d’approvisionnement en essences tropicales destinées à ses unités de transformation internationales.
Au Cameroun, cette restructuration financière relance également le débat sur la transformation locale des ressources forestières. Les autorités publiques cherchent depuis plusieurs années à réduire les exportations de grumes brutes afin de favoriser une industrialisation plus poussée du secteur. Plusieurs mesures réglementaires ont été engagées pour encourager la transformation locale, la production de meubles et le développement d’industries dérivées capables de créer davantage de valeur ajoutée sur le territoire national.
Dans les milieux économiques, beaucoup considèrent désormais que l’avenir du secteur forestier africain dépendra moins du volume des exportations que de la capacité des entreprises à intégrer les nouvelles exigences environnementales et à monter en gamme sur les produits transformés. Pour Grumcam, la réduction du capital apparaît ainsi comme une tentative de repositionnement financier dans un marché devenu plus exigeant, plus concurrentiel et beaucoup plus sensible aux enjeux de durabilité.



