Le véritable enjeu du rachat de la Société sucrière du Cameroun (Sosucam) ne réside pas dans le départ du groupe français Somdia. Il se joue désormais dans la capacité du capital privé camerounais à démontrer qu’il peut reprendre, transformer et rentabiliser l’un des plus importants complexes agro-industriels d’Afrique centrale. Plus qu’un changement d’actionnaires, l’opération marque un basculement : pour la première fois, un actif industriel aussi stratégique passe sous le contrôle d’investisseurs nationaux appelés à faire la preuve de leur savoir-faire industriel autant que financier.
Depuis plusieurs décennies, les milieux d’affaires camerounais plaident pour une place plus importante dans le contrôle des grandes entreprises nationales. Cette revendication reposait sur une conviction : le développement économique du pays passe aussi par l’émergence d’un capitalisme local capable d’investir dans des secteurs productifs. Avec la Sosucam, cette ambition quitte le terrain du discours pour celui des responsabilités. Les nouveaux actionnaires héritent d’une entreprise stratégique, mais fragilisée par des pertes cumulées de 37 milliards de FCFA entre 2023 et 2024, une recapitalisation de 34 milliards de FCFA et un outil industriel vieillissant.
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Le défi dépasse largement les performances d’une seule entreprise. La Sosucam produit environ 86 000 tonnes de sucre par an alors que la consommation nationale avoisine 400 000 tonnes. Cet écart nourrit les importations de régulation et favorise les circuits informels qui fragilisent la filière. En annonçant un programme d’investissement de 137,7 milliards de FCFA, le consortium affiche une ambition claire : moderniser les usines de Mbandjock et de Nkoteng, accroître les superficies irriguées, améliorer les rendements agricoles et renforcer la transformation industrielle afin de réduire progressivement la dépendance du Cameroun aux importations de sucre.
Le profil des cinq repreneurs illustre cette volonté de conjuguer plusieurs expertises. L’avocat d’affaires Joseph Pagop Noupoué, l’industrielle Henriette Noutchougouin, le financier William Nkontchou, l’ingénieur sucrier Igor Djoukwé et l’expert-comptable Marcel Tchagongom réunissent des compétences complémentaires en gouvernance, industrie, finance et gestion. Leur crédibilité ne sera pourtant pas évaluée à l’aune de leurs parcours, mais de leur capacité à restaurer durablement la compétitivité d’une entreprise qui emploie près de 6 000 personnes et constitue le principal moteur économique de Mbandjock et Nkoteng.
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Au fond, la Sosucam devient le laboratoire du capitalisme camerounais. Pendant longtemps, les contre-performances des grandes entreprises étaient attribuées aux stratégies des groupes étrangers ou au manque d’espace laissé aux investisseurs nationaux. Désormais, cette explication ne suffira plus. Les nouveaux propriétaires devront démontrer qu’un actionnariat local peut financer l’innovation, améliorer la gouvernance, investir dans la productivité et créer durablement de la valeur. Leur réussite renforcerait la crédibilité du capital privé camerounais dans d’autres secteurs stratégiques. À l’inverse, un échec relancerait le débat sur la capacité des investisseurs nationaux à porter des actifs industriels de cette envergure. Plus qu’une acquisition, la Sosucam est devenue un test de maturité économique pour tout un écosystème entrepreneurial.
Amélie Yandal



