CHRONIQUE — TOME 1
Le Cameroun ne manque pas d’entrepreneurs. Il manque encore d’entreprises capables de changer d’échelle, de conquérir les marchés régionaux et de devenir des champions économiques. Chaque année, des milliers d’activités voient le jour. Pourtant, peu de PME franchissent durablement le cap qui les sépare des grandes entreprises. Le véritable défi n’est donc plus seulement de créer, mais de grandir.
En 2024, le Cameroun comptait environ 444 302 entreprises, dont 443 524 PME, selon les données du ministère des PME. La même année, 21 132 nouvelles PME ont été enregistrées dans les Centres de formalités de création des entreprises, contre 19 651 en 2023. Ces chiffres témoignent d’un dynamisme entrepreneurial réel. Mais la multiplication des entreprises ne signifie pas nécessairement que le pays produit davantage de groupes solides et compétitifs.
Le financement, premier obstacle
L’enquête 2024 de la Banque mondiale auprès de 615 entreprises formelles camerounaises révèle que 40,6 % des dirigeants interrogés considèrent l’accès au financement comme leur principal obstacle. Chez les petites entreprises, cette proportion atteint 46,1 %. Les investissements reposent largement sur les ressources propres, tandis que le crédit bancaire ne joue qu’un rôle limité dans leur financement.
Cette dépendance à l’autofinancement freine les ambitions. Acheter des équipements, augmenter la production, recruter du personnel ou ouvrir une filiale à Libreville, Brazzaville ou N’Djamena nécessite des capitaux importants. Une entreprise peut être rentable sans disposer de la trésorerie nécessaire pour accélérer. Or, sans investissements conséquents, difficile de rivaliser avec des concurrents mieux financés.
Grandir exige aussi de mieux gérer
Le financement ne suffit cependant pas à expliquer les difficultés de croissance. Beaucoup d’entreprises restent fortement dépendantes de leur fondateur, qui cumule les fonctions commerciales, financières et administratives. Ce modèle peut fonctionner au démarrage, mais il atteint ses limites lorsque l’activité se développe.
Passer de la PME au groupe suppose une comptabilité rigoureuse, des procédures claires, des compétences spécialisées, une gouvernance crédible et une véritable capacité à déléguer. L’entreprise doit pouvoir fonctionner sans que chaque décision dépende de son promoteur. Cette professionnalisation est également indispensable pour attirer des investisseurs et rassurer les partenaires financiers.
À ces difficultés s’ajoutent les contraintes structurelles. Selon la même enquête de la Banque mondiale, 93,3 % des entreprises interrogées ont subi des coupures d’électricité. La concurrence du secteur informel pèse également sur les entreprises formelles, qui doivent assumer des obligations fiscales et administratives parfois difficiles à supporter pour les petites structures.
Du marché national au marché régional
Le changement d’échelle suppose enfin de regarder au-delà des frontières. Le Cameroun dispose d’un marché important, mais l’espace CEMAC offre des perspectives supplémentaires dans l’agro-industrie, la logistique, les services financiers, les technologies et la transformation locale des matières premières.
Pourtant, selon la Banque mondiale, seules 7,4 % des entreprises interrogées exportent directement au moins 10 % de leurs ventes. L’accès aux marchés voisins reste donc un défi. Il exige des financements adaptés, une logistique performante, une connaissance des réglementations et des équipes capables de gérer plusieurs marchés.
Le Cameroun doit ainsi changer sa manière d’évaluer la réussite entrepreneuriale. Le nombre d’entreprises créées demeure un indicateur utile, mais il faut aussi mesurer leur capacité à survivre, recruter, investir, exporter et devenir des acteurs régionaux.
Créer une entreprise est un commencement, pas une finalité. Le véritable succès entrepreneurial sera celui d’une économie capable de transformer ses PME en entreprises structurées, compétitives et durables. Le Cameroun n’a pas seulement besoin de davantage d’entrepreneurs. Il a besoin d’entrepreneurs capables de bâtir des entreprises qui grandissent, créent de la valeur et s’imposent au-delà de leur marché d’origine.
Raphael Mforlem



