Raphael Mforlem
CHRONIQUE — TOME 8
L’Afrique centrale dispose de ressources naturelles abondantes, d’un marché communautaire et d’entrepreneurs qui investissent dans l’industrie, les services et l’agroalimentaire. Pourtant, les entreprises capables de s’imposer durablement dans plusieurs pays de la sous-région restent peu nombreuses. Entre fragmentation des marchés, coûts logistiques, accès difficile au financement et faible transformation locale, le problème dépasse le talent des entrepreneurs : c’est tout un environnement économique qui peine à faire émerger des champions régionaux.
Une monnaie commune, six pays, des ressources considérables et des besoins immenses en biens et services. Sur le papier, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) possède plusieurs ingrédients nécessaires à la construction d’un marché régional puissant. Dans les faits, cette proximité ne se traduit pas encore par une circulation suffisamment dynamique des marchandises, des capitaux et des entreprises. Le commerce intracommunautaire demeure inférieur à 5 % des échanges de la zone, tandis que les exportations entre pays d’Afrique centrale ne représentaient que 1,6 % des exportations totales de la région en 2023, selon l’OCDE. Le constat est sévère : les économies voisines commercent encore trop peu entre elles.
Des économies voisines, mais des marchés fragmentés
Le premier frein est physique. Relier Douala à Libreville, N’Djamena à Bangui ou Brazzaville aux autres pôles économiques de la région demeure une opération coûteuse et parfois incertaine. Les insuffisances routières, les connexions ferroviaires limitées, les difficultés de transport transfrontalier et les coûts de manutention compliquent l’acheminement des produits. Pour une entreprise, la proximité géographique ne garantit donc ni la rapidité de livraison ni la compétitivité du prix final.
À ces contraintes s’ajoutent les contrôles multiples, les formalités administratives et les barrières non tarifaires qui persistent malgré les engagements communautaires. Une marchandise peut être produite à quelques centaines de kilomètres de son marché potentiel sans parvenir à y être vendue dans des conditions compétitives. Dans ces circonstances, l’entreprise qui souhaite s’étendre doit financer non seulement sa production, mais aussi les obstacles qui séparent cette production de ses clients.
Le deuxième frein est structurel. Les économies de la sous-région restent fortement dépendantes des matières premières, notamment des hydrocarbures et des produits miniers ou forestiers. Cette spécialisation procure des recettes, mais elle ne favorise pas automatiquement la création de chaînes de valeur régionales. Lorsque plusieurs pays exportent principalement des ressources brutes et importent des produits transformés, les complémentarités industrielles demeurent limitées. Or, les champions régionaux naissent précisément lorsque les entreprises peuvent s’approvisionner dans un pays, transformer dans un autre et vendre à l’échelle d’un marché élargi.
Le capital ne suffit pas sans un environnement favorable
L’accès au financement constitue un autre verrou. Construire une usine, moderniser des équipements, recruter des cadres ou acquérir une entreprise dans un pays voisin exige des ressources importantes. Les petites et moyennes entreprises disposent rarement des fonds propres nécessaires pour financer seules une expansion régionale. Le crédit bancaire, lorsqu’il est accessible, ne répond pas toujours à leurs besoins de financement à long terme. Les entreprises restent alors enfermées dans une croissance progressive, parfois trop lente pour leur permettre de rivaliser avec des groupes internationaux mieux capitalisés.
La question ne se limite cependant pas à l’argent. Une entreprise qui réussit sur son marché national n’est pas automatiquement prête à gérer plusieurs filiales, des réglementations différentes, des chaînes logistiques complexes et des équipes réparties entre plusieurs pays. L’expansion exige des systèmes de gestion fiables, une gouvernance solide, une bonne connaissance des marchés et la capacité de déléguer. Sans cette transformation interne, l’ambition régionale peut devenir une source de fragilité plutôt qu’un moteur de croissance.
Les écarts entre les pays de la CEMAC montrent également qu’une stratégie uniforme ne saurait fonctionner partout. Les ressources disponibles, les infrastructures, la taille des marchés, les besoins des consommateurs et les conditions d’investissement varient. Les entreprises doivent donc identifier les complémentarités possibles plutôt que chercher à reproduire exactement le même modèle dans chaque pays. L’enjeu n’est pas de désigner un marché gagnant, mais de faire émerger des relations économiques dans lesquelles chaque pays contribue à la création de valeur.
Construire des entreprises capables de changer d’échelle
La responsabilité est partagée. Les pouvoirs publics doivent rendre les règles communautaires réellement applicables, simplifier les procédures transfrontalières, améliorer les corridors de transport et sécuriser les investissements. Les institutions financières doivent, de leur côté, développer des solutions adaptées au financement de l’investissement productif et à l’expansion des entreprises. Quant aux entrepreneurs, ils doivent investir dans la transformation locale, la qualité, la formation et la structuration de leurs organisations.
La préférence communautaire, les projets d’infrastructures intégrateurs et les initiatives de diversification économique peuvent contribuer à cette dynamique. Mais les dispositifs ne produiront des résultats que si les entreprises peuvent concrètement accéder aux marchés, transporter leurs produits à des coûts raisonnables et investir avec une visibilité suffisante.
Le ralentissement de la croissance de la CEMAC, estimée à 2,6 % en 2025 par la Banque mondiale, rappelle l’urgence de renforcer le secteur privé au-delà des hydrocarbures. L’objectif ne devrait pas être seulement de multiplier les créations d’entreprises, mais de permettre à celles qui existent de grandir, de se formaliser, de se financer et de franchir les frontières.
L’Afrique centrale n’a pas besoin d’un palmarès de ses entrepreneurs. Elle a besoin d’un écosystème qui permette aux entreprises les plus solides de devenir des acteurs régionaux, puis continentaux. Car tant que les frontières économiques resteront plus fortes que les complémentarités entre les pays, les champions régionaux resteront des exceptions.
Le véritable retard de l’Afrique centrale n’est pas l’absence d’entrepreneurs. C’est l’incapacité persistante de son marché à transformer suffisamment leurs ambitions en entreprises régionales puissantes.
Raphael Mforlem



