Le rachat de la Société sucrière du Cameroun (Sosucam) marque bien plus que le retrait du groupe français Somdia. Il symbolise une évolution silencieuse mais profonde de l’économie camerounaise : l’affirmation progressive d’un capital national capable de reprendre des actifs jusque-là détenus par de grands groupes étrangers. Longtemps cantonnés au commerce, aux services ou à des participations minoritaires, les investisseurs camerounais affichent désormais des ambitions industrielles et stratégiques. La Sosucam devient ainsi le symbole d’un changement d’époque.
Cette évolution s’observe depuis plusieurs années. Dans le secteur bancaire, des investisseurs locaux ont renforcé leur présence dans le capital de plusieurs établissements et développé leurs propres institutions financières. Dans les assurances, les groupes camerounais occupent désormais une place de premier plan, portés par la croissance du marché régional. L’énergie, les mines, les infrastructures et l’agro-industrie voient également émerger des entrepreneurs nationaux capables de mobiliser des financements importants et de conduire des opérations de grande envergure. Ce mouvement traduit une maturation progressive du secteur privé, soutenue par des compétences locales de plus en plus diversifiées.
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La reprise de la Sosucam constitue toutefois un saut qualitatif. Contrairement à de nombreuses opérations portant sur des services ou des actifs financiers, elle concerne une entreprise industrielle stratégique, confrontée à des défis techniques, agricoles, sociaux et logistiques. Les cinq investisseurs ne reprennent pas une société rentable, mais un groupe qui a enregistré 37 milliards de FCFA de pertes cumulées entre 2023 et 2024, avec un outil de production nécessitant un vaste programme de modernisation. En acceptant ce défi, ils engagent leur crédibilité et, au-delà, celle du capitalisme camerounais.
L’opération traduit également une évolution du rapport entre l’État et les investisseurs privés. En conservant sa participation au capital tout en favorisant une reprise par des entrepreneurs nationaux, l’État mise sur un modèle où le secteur privé devient un levier de souveraineté économique. L’objectif ne consiste plus uniquement à attirer des capitaux étrangers, mais aussi à faire émerger des champions nationaux capables d’investir dans des filières stratégiques, de créer de l’emploi et de réduire la dépendance du pays aux importations.
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Cette dynamique ne garantit cependant aucun succès. Le capital national sera désormais jugé sur ses résultats plutôt que sur ses ambitions. Les nouveaux actionnaires devront démontrer qu’ils peuvent financer l’innovation, améliorer la gouvernance, moderniser les outils industriels et restaurer durablement la compétitivité de la Sosucam. Leur réussite renforcerait la confiance des marchés dans la capacité des investisseurs camerounais à reprendre d’autres actifs stratégiques. À l’inverse, un échec alimenterait les interrogations sur la solidité financière et managériale du secteur privé local. Au-delà du sucre, c’est donc une nouvelle page du capitalisme camerounais qui s’écrit, avec la Sosucam comme premier grand révélateur.
Amelie Yandal



