Il y a une certaine logique dans le parcours de Marcelle Monkam Siayojie. En 2014, lorsqu’elle pousse les portes de Jumia Cameroun, le commerce électronique africain cherche encore son modèle. Douze ans plus tard, la Camerounaise se retrouve à la tête de deux marchés du groupe, dont le Maroc, l’un des territoires où Jumia entend consolider son développement. Entre les deux dates, elle n’a pas seulement changé de fonction. Elle a changé d’échelle.
Son histoire commence loin des sièges de multinationales et des grandes écoles de management. À Douala, elle rejoint Jumia comme Acquisition Captain. Le travail est alors très concret : convaincre des commerçants de rejoindre une plateforme dont le modèle reste encore nouveau pour une grande partie du marché. Il faut expliquer, rassurer, recruter des vendeurs et comprendre les réticences d’un commerce habitué au face-à-face. Cette première expérience constitue aussi son premier laboratoire du numérique africain : un numérique qui ne se construit pas uniquement avec des technologies, mais avec des usages, de la confiance et une connaissance fine du terrain.
Elle passe ensuite à d’autres responsabilités avant de devenir Head of Category entre 2017 et 2019. Le changement est important. Son rôle ne consiste plus seulement à faire entrer les vendeurs sur la plateforme, mais à travailler sur ce que celle-ci propose effectivement aux consommateurs. Catégories, assortiment, performance commerciale, comportement des acheteurs : elle se rapproche ainsi du cœur économique d’une marketplace. Une école de terrain qui va marquer la suite de sa carrière.
Puis elle quitte Jumia. La parenthèse est peu documentée, mais son retour en 2022 dit quelque chose de la valeur de l’expérience acquise. Elle revient comme Chief Commercial Officer au Sénégal, avant de rejoindre le Kenya en 2023 pour y occuper les mêmes responsabilités. Son parcours cesse alors d’être celui d’une cadre d’une seule filiale. Il devient celui d’une dirigeante confrontée à plusieurs façons de consommer, de vendre et de faire fonctionner le commerce électronique en Afrique.
Le Kenya représente à cet égard une étape particulière. En changeant de marché, Marcelle Monkam Siayojie change aussi de référentiel. Elle doit composer avec un écosystème numérique différent, des habitudes de paiement spécifiques et une autre maturité des usages. Cette mobilité géographique devient une forme de formation continue. Elle lui permet surtout d’accumuler une connaissance comparative des marchés africains, compétence précieuse lorsqu’il faut ensuite diriger une filiale.
En février 2025, Jumia lui confie la direction générale du Sénégal. La promotion marque le passage du commercial au pilotage global. Son discours de prise de fonction met alors l’accent sur la proximité avec les clients, l’élargissement de l’offre, le développement du réseau physique et l’accompagnement des vendeurs. Dans un entretien accordé peu après sa nomination, elle insiste également sur les contraintes très concrètes du e-commerce africain : logistique, paiement, confiance, accessibilité et digitalisation des PME.
Ce sont précisément ces réalités qui donnent aujourd’hui une autre dimension à sa nomination au Maroc. À Casablanca ou elle a été nommée le 7 août 2026, elle ne découvre plus Jumia. Elle en connaît les mécanismes, les contraintes et les ressorts commerciaux. Elle arrive surtout avec une expérience accumulée dans plusieurs environnements africains, à un moment où le groupe cherche moins à démontrer que le commerce électronique est possible qu’à améliorer durablement l’expérience proposée aux clients et aux vendeurs.
Le Maroc n’est donc pas simplement une nouvelle étape géographique. C’est un changement de dimension. Le marché impose de composer avec un environnement commercial et numérique différent de ceux qu’elle a connus au Cameroun, au Sénégal ou au Kenya. Pour Jumia, l’enjeu est désormais de transformer la connaissance des marchés en performance opérationnelle, de renforcer la relation avec les vendeurs et de continuer à améliorer l’expérience client. Pour sa nouvelle dirigeante, il s’agit de démontrer qu’une carrière construite au plus près du terrain peut produire une capacité de pilotage à l’échelle régionale.
Son parcours présente d’ailleurs une autre singularité. Elle n’a pas rejoint Jumia au sommet de l’organisation pour ensuite descendre vers les marchés. Elle a fait le chemin inverse. Elle a commencé par les réalités commerciales d’une filiale camerounaise, appris les rouages de la marketplace, changé de pays, élargi son périmètre et fini par accéder aux responsabilités de CEO. Cette progression donne à sa nomination une portée qui dépasse sa seule personne.
Elle raconte l’émergence d’un nouveau type de dirigeant africain : des cadres qui ont fait leurs classes dans les entreprises numériques implantées sur le continent, qui connaissent les marchés par la pratique et dont la mobilité professionnelle se construit désormais à l’échelle africaine. Chez Jumia, Marcelle Monkam Siayojie en est une illustration particulièrement nette.
Son Executive Master en Digital Marketing and E-Business obtenu à HEC Maroc ajoute une dernière pièce à ce parcours. Le pays dans lequel elle s’est spécialisée devient celui où elle doit désormais exercer une partie de ses responsabilités. La boucle est presque complète : Douala pour les premiers apprentissages, Dakar pour la direction d’une filiale, Nairobi pour l’expérience d’un autre grand marché africain, puis Casablanca pour un nouveau chapitre.
À 12 ans de son entrée chez Jumia, l’enjeu n’est donc plus de savoir si Marcelle Monkam Siayojie sait évoluer dans le commerce électronique. Son parcours l’a déjà démontré. La question est désormais de savoir jusqu’où cette connaissance accumulée du terrain africain peut lui permettre de transformer une fonction de dirigeante de filiale en véritable levier de croissance. Au Maroc, la Camerounaise ne change pas seulement de bureau. Elle change de dimension.
Anatole Bidias



