Derrière le contentieux qui oppose Ariane de Rothschild au guide de chasse français Pierre Guerrini se joue bien davantage qu’un différend entre associés. En suspendant les procédures engagées devant les juridictions du Nord, la Cour suprême du Cameroun replace au centre du débat l’exploitation de 1 640 km² de zones d’intérêt cynégétique (ZIC) appartenant au domaine public de l’État. L’affaire révèle les enjeux économiques d’un secteur discret, celui des safaris haut de gamme, où la valorisation de la faune sauvage repose sur des concessions accordées à des opérateurs privés sous le contrôle de l’administration forestière.
Le litige trouve son origine dans la gouvernance de Faro Lobéké, société créée en 2012 par Benjamin de Rothschild et Pierre Guerrini pour exploiter plusieurs ZIC dans le Nord-Cameroun. Après le décès de Benjamin de Rothschild en 2021, son épouse Ariane de Rothschild a repris la gestion des intérêts familiaux. En décembre 2023, Pierre Guerrini est évincé du campement de chasse à la suite d’une intervention des forces de sécurité ordonnée par les autorités administratives. Depuis, les deux camps s’opposent sur la légalité de cette éviction : l’ancien gérant dénonce une dépossession de ses droits, tandis que la famille Rothschild affirme que la gouvernance de la société a été rétablie conformément aux décisions judiciaires et aux règles du droit des sociétés.
Au-delà du dossier judiciaire, l’affaire met en lumière le poids économique de la chasse sportive au Cameroun. Les zones d’intérêt cynégétique sont exploitées dans le cadre de concessions accordées par l’État et accueillent une clientèle internationale fortunée. Selon les opérateurs spécialisés, un séjour de deux semaines peut dépasser 65 000 euros (près de 42,5 millions de FCFA), avec des prélèvements encadrés par des quotas définis par les autorités. Ce modèle génère des recettes à travers les redevances, les permis, les emplois locaux et les prestations touristiques, tout en alimentant un débat permanent entre conservation de la biodiversité, développement économique et acceptabilité sociale de la chasse de trophée.
L’analyse dépasse toutefois le seul secteur cynégétique. La présence des Rothschild au Cameroun s’étend également aux services financiers. Par l’intermédiaire de Rothschild & Co, la banque d’affaires a conseillé l’État camerounais lors du refinancement de son Eurobond de 750 millions de dollars (environ 450 milliards de FCFA) en 2021 et est intervenue dans plusieurs opérations de restructuration d’actifs publics, notamment autour de Commercial Bank-Cameroun. Cette double implantation – dans les safaris de luxe et le conseil financier – illustre la diversification des intérêts économiques de la famille dans le pays.
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Pour les investisseurs, cette affaire rappelle surtout que la sécurité juridique demeure un facteur déterminant dans l’exploitation des ressources naturelles. Qu’il s’agisse d’une concession forestière, minière ou cynégétique, la stabilité des droits d’exploitation conditionne la valeur des actifs et les décisions d’investissement. La décision attendue de la Cour suprême sera donc observée bien au-delà du secteur de la chasse : elle pourrait contribuer à préciser l’équilibre entre protection des investissements privés, prérogatives de l’État sur son domaine public et gouvernance des entreprises opérant sur des concessions stratégiques.
Amelie Yandal



