Un actif au cœur de la souveraineté alimentaire
Le dossier Sosucam n’est plus une simple opération de désengagement capitalistique. Autour des 88,36 % détenus par Somdia, filiale agro-industrielle du groupe Castel, se joue désormais une bataille pour le contrôle d’un actif au cœur de la souveraineté alimentaire camerounaise. Deux prétendants émergent dans les discussions : l’investisseur camerounais William Nkontchou et le groupe nigérian Dangote. Aucun n’est toutefois officiellement désigné acquéreur à ce stade. Le processus reste suivi de près par les autorités camerounaises.
À Yaoundé, le dossier est considéré avec suffisamment d’attention pour que le Premier ministre Joseph Dion Ngute réunisse, le 8 juin, les responsables de Somdia ainsi que les ministres des Finances et du Commerce. Le gouvernement a demandé au groupe de garantir la campagne sucrière 2026-2027 avant toute évolution de l’actionnariat, avec trois impératifs : préserver les emplois, maintenir le dialogue social et assurer la continuité de l’outil industriel. Un comité stratégique a été mis en place pour accompagner cette transition.
Un marché structurellement déficitaire
L’enjeu dépasse largement les frontières de l’entreprise. Le Cameroun consomme autour de 300 000 tonnes de sucre chaque année, alors que la production locale oscille entre 120 000 et 160 000 tonnes. Pour combler ce déficit, le pays a importé environ 208 000 tonnes en 2025, pour une facture estimée à 69,3 milliards de FCFA. Dans ce contexte, la recomposition du capital de Sosucam touche directement à l’équilibre d’un marché structurellement déficitaire.
L’entreprise conserve par ailleurs une empreinte industrielle et sociale considérable. À Nkoteng, Sosucam a engagé environ 2,6 milliards de FCFA dans une unité destinée à produire du sucre en morceaux, avec une capacité annoncée de dix tonnes par jour. Son rapport RSE 2024 recensait 6 162 collaborateurs au 31 décembre 2024, dont 5 344 saisonniers, pour une masse salariale de 10,85 milliards de FCFA. L’acquéreur devra donc reprendre bien davantage qu’une participation : un outil industriel, une activité agricole et un écosystème d’emplois directs et indirects.
Romy Castel contre la logique de cession
C’est précisément ce caractère stratégique qui alimente les divergences au sein de l’univers Castel. Romy Castel, fille du fondateur Pierre Castel, s’est opposée publiquement au projet de cession. Elle défend une autre option : conserver Sosucam dans le périmètre du groupe et privilégier un plan de relance et d’expansion. Sa position s’inscrit dans une logique d’intégration verticale, la production sucrière pouvant notamment alimenter d’autres activités agro-industrielles du groupe.
La direction de Somdia réfute cependant l’idée d’une décision prise sans concertation. Selon le groupe, Romy Castel avait été convoquée aux cinq conseils d’administration consacrés à l’avenir de Sosucam entre novembre 2025 et juin 2026. Somdia affirme également que les décisions prises au cours de ces réunions, dont celle du 15 juin, avaient été approuvées à l’unanimité des administrateurs présents. Le différend s’est finalement traduit par la révocation de Romy Castel de son mandat d’administratrice de Somdia, annoncée le 30 juin.
Nkontchou et Dangote à l’affût
Pour William Nkontchou, une reprise de Sosucam constituerait une incursion majeure dans une filière industrielle stratégique, dans un contexte où le capital camerounais cherche à prendre davantage de positions dans les chaînes de valeur locales. Pour Dangote, une entrée dans le sucre camerounais prolongerait une stratégie continentale fondée sur l’intégration industrielle et les marchés de grande consommation. Dans les deux cas, l’enjeu ne serait pas seulement de contrôler un actif existant, mais de disposer d’une plateforme capable de répondre à une partie du déficit structurel du marché.
Le dossier intervient également alors que Somdia poursuit son recentrage en Afrique. Après ses opérations dans la meunerie camerounaise, le désengagement de Sosucam pourrait marquer une nouvelle étape de la réorganisation de son portefeuille. Pour Castel, l’affaire prend parallèlement une dimension de gouvernance familiale qui dépasse le seul périmètre camerounais.
Le prochain propriétaire face à un défi industriel
Reste la question décisive : que fera le futur propriétaire de Sosucam ? Dans un marché où plusieurs dizaines de milliards de FCFA sont consacrés chaque année aux importations de sucre, la valeur de l’actif ne réside pas uniquement dans ses installations existantes. Elle se mesure aussi à sa capacité à accroître les rendements agricoles, moderniser l’outil industriel, sécuriser l’approvisionnement et réduire progressivement la dépendance du Cameroun aux importations.
À ce stade, la bataille ne se résume donc pas à la recherche d’un acquéreur pour 88,36 % de Sosucam. Elle porte sur la prochaine trajectoire d’un des actifs les plus sensibles de l’agro-industrie camerounaise. Entre Castel, William Nkontchou, Dangote et l’État, le véritable rapport de force se jouera finalement sur la capacité à financer la relance, préserver l’emploi et transformer le déficit sucrier en opportunité industrielle. C’est là que se mesurera la valeur du prochain chapitre de Sosucam.
Anatole Bidias



