Gregory Clerc, DG du Groupe Castel
Dans le paysage judiciaire franco-africain, la décision marque la fin d’un dossier sensible mêlant enjeux industriels, accusations graves et contexte de conflit armé. Pendant quatre années, les investigations ont tenté d’éclairer les relations entre la Sucaf RCA, acteur majeur de la production sucrière en République centrafricaine, et certains groupes armés opérant dans une zone instable.
À l’origine de la procédure, un rapport publié en 2022 par l’ONG The Sentry, organisation spécialisée dans les enquêtes financières en zones de conflit. Le document évoquait des allégations de collaboration informelle entre la filiale du groupe Castel et une milice locale active depuis 2014. Selon ces éléments, des arrangements sécuritaires auraient permis de protéger les installations industrielles et les plantations de canne à sucre dans un environnement marqué par l’insécurité chronique.
Le rapport faisait également état de supposés mécanismes de soutien indirect, incluant des transferts financiers et des contributions en nature telles que l’entretien de véhicules ou la fourniture de carburant. Des accusations fermement contestées par l’entreprise, qui a dénoncé dès le départ des conclusions jugées fragiles et des méthodologies d’enquête contestables.
Saisie de l’affaire, la justice française a confié les investigations à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité. Les enquêteurs ont cherché à établir d’éventuels liens entre les activités économiques de la filiale et les violences attribuées aux groupes armés locaux. Mais les conditions d’enquête se sont révélées particulièrement complexes dans un pays confronté à une instabilité persistante, marquée par la fragmentation de l’autorité étatique et la présence de multiples factions armées.
Selon les éléments judiciaires, plusieurs obstacles ont freiné l’avancée du dossier, notamment l’accès limité aux témoins, la difficulté de sécuriser les dépositions et l’absence de preuves matérielles exploitables. Dans ce contexte, le parquet a estimé en 2026 que les conditions juridiques nécessaires à des poursuites n’étaient pas réunies, conduisant au classement sans suite.
Du côté de l’entreprise, cette décision est perçue comme une reconnaissance implicite de la solidité de sa défense. Les responsables de la filiale mettent en avant le rôle économique de Sucaf RCA, qui demeure un acteur important de l’emploi et de la production industrielle en République centrafricaine, dans un secteur agricole structurant pour l’économie locale.
À l’inverse, les organisations à l’origine du signalement regrettent une issue qu’elles jugent révélatrice des limites des mécanismes judiciaires internationaux face aux contextes de conflit. Elles soulignent notamment la disparition de certains témoins clés et les difficultés d’accès aux sources directes sur le terrain, éléments qui auraient fragilisé la poursuite des investigations.
Dans un contexte plus large, cette affaire illustre les défis croissants liés à la responsabilité des entreprises opérant dans des zones à haut risque sécuritaire. Selon plusieurs analyses de centres de recherche spécialisés sur les entreprises en contexte de conflit, la question de la gouvernance des activités économiques dans les zones instables demeure un enjeu majeur, à la croisée du droit international, de la sécurité et du développement.
Au terme de ce long épisode judiciaire, le dossier Sucaf RCA referme une séquence complexe où s’entremêlent activité industrielle, accusations de violations graves et contraintes d’enquête en environnement de guerre, laissant ouvertes de nombreuses interrogations sur la régulation des entreprises dans les zones de conflit.



