Lisette Claudia Tame Njambe, PDG de Africa Processing Company SA (APC SA)
Il y a, dans son parcours, une constante : ne pas se contenter de vendre ce que le Cameroun produit, mais chercher à le transformer. Lorsque Lisette Claudia Tame Njambe lance Africa Processing Company SA (APC SA), en janvier 2021, elle ne dispose ni d’un vaste complexe industriel ni d’une organisation déjà installée. L’aventure commence dans un local de 66 m². Cinq ans plus tard, son nom est associé à plusieurs unités de transformation, à des marques commerciales et à une nouvelle activité dans les énergies renouvelables. Derrière cette trajectoire, une conviction que la dirigeante revendique avec insistance : l’Afrique ne peut durablement prospérer en restant le fournisseur de matières premières brutes.
L’industrie comme héritage culturel, pas comme rente familiale
Son rapport à l’entreprise s’enracine dans l’enfance. Son père, Henri Tame Soumedjong, a dirigé Saplait SA, une société camerounaise spécialisée dans la production laitière. Dans cet environnement, l’industrie n’est pas une abstraction économique : elle est une réalité faite de production, de gestion, de contraintes opérationnelles et de décisions quotidiennes. Cette proximité lui donne tôt un aperçu des exigences du monde industriel. Mais Lisette Claudia Tame Njambe tient à dissocier cette familiarité de son propre parcours. « Nous sommes partis de zéro », explique-t-elle à propos de la création d’APC SA. Elle entend ainsi inscrire sa réussite dans une démarche entrepreneuriale personnelle, plutôt que dans la continuité d’une entreprise familiale.
Son parcours académique associe deux univers que l’on retrouve aujourd’hui dans sa manière de conduire ses projets : la technologie et le management. Diplômée en génie informatique de l’Université d’Aix-Marseille en 2010, elle obtient ensuite un MBA en management stratégique à l’Université catholique d’Afrique centrale (UCAC). Avant de se lancer, elle passe par Cameroon Investment Company et African Company of Trading, où elle occupe des fonctions de management, puis rejoint Fapam Industry, dans le développement commercial. Ces expériences lui apportent une connaissance des mécanismes de gestion, de la négociation et de la construction d’une clientèle. Elle ne se précipite pas immédiatement dans l’investissement industriel. Elle commence par observer le marché.
Pendant plusieurs années, elle s’intéresse à la commercialisation des produits chocolatiers et à leurs débouchés. Cette phase d’apprentissage lui permet d’approcher les attentes des consommateurs, les contraintes de distribution et les marges de progression d’un marché où le Cameroun produit du cacao sans capter toute la valeur de sa transformation. Elle effectue également une immersion dans l’univers de la chocolaterie à l’étranger. De cette expérience naît une idée : passer progressivement du commerce à la fabrication, puis installer au Cameroun des capacités industrielles capables de fournir aussi bien les professionnels que les consommateurs. (Source : QuotientLife, 19 octobre 2026.)
CA’OLY, le passage à l’échelle
Le pari prend une dimension concrète à Okoa Maria, près de Mbankomo, dans la région du Centre. Le 15 janvier 2025, Lisette Claudia Tame Njambe inaugure l’usine de transformation de cacao d’APC SA, exploitée sous la marque CA’OLY, « le cacao des Lions ». Implantée sur plus d’un hectare, l’unité affiche une capacité annuelle annoncée de 8 000 tonnes : environ 4 000 tonnes de fèves broyées et 4 000 tonnes de produits dérivés, selon les données présentées lors de son lancement. Le projet aurait nécessité un investissement inférieur à 637 millions de FCFA, selon les déclarations de la dirigeante relayées par The Africa Business Index.
L’usine ne se limite pas à produire de la poudre, du beurre ou de la pâte de cacao. À travers CA’OLY, la dirigeante entend également développer des produits finis et une marque identifiable sur le marché. L’entreprise affirme commercialiser plus de quinze dérivés du cacao et prospecter plusieurs débouchés à l’international, notamment en Asie, en Europe et au Maghreb. Cette orientation répond à une logique industrielle : diversifier les produits, élargir la clientèle et réduire la dépendance à un seul segment de marché. APC SA se positionne ainsi parmi les cinq broyeurs industriels de cacao du pays, aux côtés de SIC Cacaos, Chococam, Atlantic Cocoa et Neo Industry.
Les chiffres d’activité communiqués à différentes périodes méritent toutefois d’être distingués. En janvier 2025, la dirigeante évoquait un chiffre d’affaires annuel supérieur à 1,7 milliard de FCFA, avec 61 emplois directs et 247 indirects. D’autres publications ont ensuite relayé des estimations d’emplois plus larges, sans fournir de méthode de calcul homogène. Ces données témoignent de la montée en puissance revendiquée par l’entreprise, mais ne constituent pas des séries comptables auditées publiquement. Pour une société encore en phase d’expansion, l’enjeu est désormais de consolider les volumes, les débouchés et la rentabilité de son outil industriel.
Grandir sans rester prisonnière d’un seul marché
À peine l’unité de Mbankomo installée, APC SA ouvre un deuxième front. Le 28 novembre 2025, l’entreprise inaugure une nouvelle usine à Ngolambélé, dans l’arrondissement de Dimako, région de l’Est. La logique est autant industrielle que territoriale : se rapprocher d’un bassin de production que la dirigeante estime à environ 12 000 tonnes de cacao par an et renforcer la transformation au plus près de la matière première. La capacité de cette deuxième unité et le montant de son investissement n’ont cependant pas été rendus publics. APC SA affiche parallèlement l’ambition de porter ses capacités globales de transformation à 24 000 tonnes par an à l’horizon 2028-2029. Un objectif qui reste à concrétiser.
La diversification ne s’arrête pas au cacao. Le 26 juin 2026, une unité commercialisant ses produits sous la marque Denky est inaugurée à Badenkop, dans les Hauts-Plateaux, région de l’Ouest. Le projet s’attaque à un autre défi : transformer davantage de productions vivrières et proposer des produits finis à partir de matières premières agricoles locales. Les ambitions annoncées portent notamment sur 500 tonnes de maïs, 5 000 tonnes de sucre, 300 tonnes de plantains et de pommes de terre, ainsi que 200 tonnes de fruits et 200 tonnes de viande porcine par an. Ces volumes constituent des objectifs de traitement, et non des résultats de production déjà établis. Une unité consacrée à la transformation de l’arachide est également annoncée dans l’Extrême-Nord.
Cette stratégie révèle une dirigeante qui ne veut pas enfermer son entreprise dans une seule filière. Le cacao lui a offert un premier terrain d’apprentissage industriel ; les produits vivriers élargissent son champ d’intervention. Mais cette diversification multiplie aussi les exigences : sécuriser les approvisionnements, maîtriser la conservation, organiser la distribution et conquérir des marchés suffisamment rémunérateurs. L’ambition de croissance se mesure désormais moins au nombre de projets annoncés qu’à leur capacité à fonctionner durablement et à générer des revenus réguliers.
Le solaire, une nouvelle frontière entrepreneuriale
Le 27 octobre 2026, à l’hôtel Hilton de Yaoundé, Lisette Claudia Tame Njambe ouvre un nouveau chapitre avec le lancement de Meta Energy, société du groupe Meta Invest, en partenariat avec la canadienne Eclipse Énergies Renouvelables. Le choix du secteur n’est pas anodin. Au Cameroun, les difficultés d’approvisionnement électrique pèsent sur les ménages comme sur les entreprises. La nouvelle structure veut faire de cette contrainte un marché, en proposant des équipements solaires installés, entretenus et financés sur une durée de dix ans. Au terme de cette période, le client devient propriétaire de son installation.
Les formules annoncées commencent à 249 900 FCFA à l’installation, puis 24 900 FCFA par mois pour le kit Essentiel. Le kit Confort, destiné notamment aux logements équipés de climatisation, est proposé à 499 900 FCFA, suivis de mensualités de 49 900 FCFA. Une formule sur mesure cible les commerces, les industries et les collectivités. L’offre comprend l’installation, la maintenance et la garantie, selon les communications de l’entreprise. Le modèle repose donc sur une promesse d’accessibilité financière : éviter au client de supporter immédiatement le coût complet de l’équipement. Sa réussite dépendra toutefois de la qualité du matériel, de la disponibilité du service après-vente et de la capacité à tenir les engagements sur dix ans.
Meta Energy vise 400 installations avant la fin de 2026 et 2 500 en 2027. L’entreprise annonce également la création de plus de cinquante emplois directs et envisage une extension au Gabon, avant d’explorer d’autres marchés d’Afrique centrale, notamment le Tchad et la République centrafricaine. Là encore, il s’agit d’objectifs commerciaux et de développement. Le partenariat avec Eclipse doit apporter une expertise technique et soutenir le déploiement de l’offre. Pour Lisette Claudia Tame Njambe, cette nouvelle activité prolonge une conviction : l’industrialisation du pays ne peut avancer sans un accès plus fiable à l’énergie.
Une dirigeante qui continue d’apprendre
Cette volonté de diversification s’accompagne d’un investissement dans sa propre formation. En octobre 2026, Lisette Claudia Tame annonce son admission à l’Executive Master de l’École polytechnique, en France. Elle présente cette formation comme un moyen d’approfondir sa compréhension des mutations industrielles, des technologies émergentes et de leurs applications à l’agro-transformation. À 40 ans, selon sa propre communication, elle choisit donc de retourner dans un environnement académique pour confronter sa vision à celle d’autres dirigeants et renforcer ses outils de décision. En mars 2025, son engagement entrepreneurial avait été distingué par le grade de Chevalier de l’Ordre de la Valeur.
Son itinéraire n’est pas exempt de défis. Dans le cacao, elle doit composer avec les fluctuations de la production, la concurrence pour l’achat des fèves, les exigences de qualité et la nécessité de trouver des débouchés pérennes. Dans les produits vivriers, la régularité de l’approvisionnement et la logistique seront déterminantes. Dans le solaire, le financement des équipements, la maintenance et la confiance des clients feront la différence. La multiplication des projets ne garantit pas, à elle seule, leur réussite. Elle oblige au contraire à renforcer la gouvernance, les équipes et les mécanismes de suivi.
De son local de 66 m² aux unités industrielles de Mbankomo, de Ngolambélé et de Badenkop, jusqu’aux ambitions de Meta Energy, Lisette Claudia Tame Njambe a progressivement déplacé son centre de gravité : du commerce vers la production, puis de l’agro-industrie vers les services énergétiques. Son parcours raconte moins une réussite achevée qu’une ambition en construction. Elle veut démontrer que l’industrie n’est pas réservée aux grands groupes déjà établis et qu’une entreprise peut grandir à partir d’une idée, d’une connaissance du marché et d’une volonté de prendre des risques. Le véritable test sera désormais celui de la durée : transformer les capacités annoncées en performances, les projets en activités rentables et les ambitions en valeur durable pour l’économie camerounaise.
Amélie Yandal



