Le marché camerounais du gaz de pétrole liquéfié (GPL) entre dans une nouvelle phase de son développement. Portée par l’élargissement de ses missions, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) s’impose désormais comme un acteur intégré de la chaîne de valeur, redéfinissant les équilibres d’un secteur jusqu’alors structuré autour de la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP). Cette recomposition, mise en lumière par un audit de la Chambre des Comptes publié le 8 juillet 2026, soulève des interrogations sur la gouvernance de la filière et la complémentarité entre deux entreprises détenues par l’État.
Cette transformation prend sa source dans la mise en exploitation, en 2018, du centre d’emplissage de GPL de Bipaga, près de Kribi. Développée par la SNH avec l’appui technique de la SCDP, cette infrastructure avait pour objectif de valoriser la production nationale de gaz issue des opérations menées avec Perenco. Avec une capacité annoncée de 30 000 tonnes de GPL par an, le site devait contribuer à renforcer l’approvisionnement du marché national et à réduire la dépendance aux importations.
Le véritable changement intervient toutefois avec le décret n°2019/342 du 9 juillet 2019. En confiant à la SNH des missions de stockage, de commercialisation, de trading et de distribution des hydrocarbures liquides et gazeux, ce texte modifie en profondeur l’organisation du secteur. Dès lors, une part importante de la production de Bipaga cesse de transiter par les dépôts de la SCDP, permettant à la SNH de maîtriser une portion croissante de la chaîne logistique du GPL.
Les répercussions économiques sont rapidement perceptibles. Selon la Chambre des Comptes, les volumes de GPL reçus par la SCDP en provenance de Bipaga ont reculé de 66,42 % entre 2019 et 2023. En 2021, la baisse atteint 95,23 % : seulement 505 tonnes métriques sur une production de 35 447 tonnes transitent alors par les installations de la SCDP, contre 38 % auparavant. Ce recul affecte directement les recettes issues des droits de passage, du stockage et de l’emplissage, qui constituent une part essentielle du modèle économique de l’entreprise.
Au-delà des performances financières, l’audit met en évidence une évolution plus structurelle. Les magistrats financiers estiment que la poursuite de cette dynamique pourrait conduire la SNH à contrôler l’ensemble de la chaîne des hydrocarbures, de l’exploration à la commercialisation, réduisant progressivement le rôle de la SCDP. Cette situation est renforcée par l’absence du texte réglementaire définissant les modalités de perception des droits de passage sur les volumes traités à Bipaga, un dossier que le ministère de l’Eau et de l’Énergie indique toujours en cours d’examen.
Alors que la consommation de GPL progresse au Cameroun sous l’effet des politiques encourageant la transition du bois-énergie vers le gaz domestique, la clarification des responsabilités entre la SNH et la SCDP apparaît désormais comme un enjeu majeur. La Chambre des Comptes recommande au gouvernement de redéfinir les missions respectives des deux entreprises publiques et de garantir à la SCDP la perception des droits de passage sur l’ensemble du territoire. Au-delà du différend entre deux acteurs publics, c’est l’architecture même de la filière du gaz domestique qui se trouve aujourd’hui questionnée, entre recherche d’efficacité industrielle, équilibre concurrentiel et cohérence de l’action de l’État.
Amélie Yandal



