(LVDE) — Au Cameroun, la transformation industrielle du soja connaît une dynamique ascendante, portée par plusieurs acteurs nationaux, mais cette croissance se heurte à une production agricole encore marginale. Le déficit structurel de matière première compromet les ambitions d’autonomie et renforce une dépendance persistante aux importations malgré les projets et financements publics.
La filière soja camerounaise illustre un déséquilibre profond entre capacités industrielles et approvisionnement local. À Douala, la Soyabeans Processing Industry of Cameroon (Soproicam SA) reste le principal opérateur intégré du secteur : cette entreprise agro‑industrielle, créée en 2006 et considérée comme championne nationale du soja, supervise un réseau de plus de 16 000 producteurs dans les régions septentrionales (Adamaoua, Nord, Extrême‑Nord) pour alimenter son usine de transformation à Yato, capable de traiter 100 tonnes de soja par jour. Malgré ce savoir‑faire, la production locale, estimée selon les projections officielles à 50 000 tonnes en 2025, couvre seulement une fraction des besoins nationaux. Les autorités visent un doublement à 100 000 tonnes d’ici 2030, notamment en impliquant jusqu’à 50 000 agriculteurs dans des bassins de production comme ceux de l’Adamaoua.
À l’échelle économique, le Cameroun dépense chaque année environ 14 à 24,7 milliards de FCFA pour importer du soja et des tourteaux, chiffres qui témoignent d’un marché intérieur non satisfait par la production nationale. Les importations annuelles atteignent près de 75 000 tonnes de tourteaux et produits dérivés, indiquant la difficulté des installateurs locaux à s’auto‑alimenter complètement.
Dans ce contexte, d’autres industriels agro‑alimentaires cherchent à combler les lacunes de la chaîne. Agrivar Cameroun, par exemple, a annoncé un projet d’unité de transformation du soja à Douala avec un investissement d’environ 15,5 milliards de FCFA : cette usine sera dotée d’une capacité initiale de 150 000 tonnes par an, extensible à 300 000 tonnes, et devrait générer près de 1 000 emplois. Elle vise non seulement à produire de l’huile et du tourteau de soja, mais aussi à rendre ces produits plus accessibles aux consommateurs et aux éleveurs locaux.
L’État camerounais a également engagé un soutien significatif pour relancer la filière. En septembre 2025, un accord de financement Murabaha d’environ 66,9 milliards de FCFA, soit plus de 119 millions USD, a été signé pour renforcer les chaînes coton et soja, notamment en facilitant l’achat d’intrants agricoles et en améliorant l’accès aux mécanismes de commercialisation pour les petits producteurs. Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus vaste pour dynamiser l’agriculture et réduire la dépendance aux marchés étrangers.
Pourtant, malgré ces impulsions, les défis restent importants. La production nationale de soja est encore largement insuffisante par rapport à la demande estimée, et les rendements moyens — autour de 1,2 tonnes par hectare — sont faibles, bien que les projections tablent sur une amélioration (1,3 t/ha en 2025 et 1,5 t/ha en 2030). Sans une transformation radicale des pratiques agricoles, notamment une meilleure fourniture d’intrants, de semences améliorées et de services de vulgarisation, la croissance des usines continuera de dépendre des importations ou des efforts concentrés sur des zones de production déjà identifiées dans le Nord et l’Adamaoua.
Ainsi, au Cameroun, la filière soja fait face à une tension persistante : d’un côté, des industriels comme Soproicam SA et Agrivar Cameroun étoffent les capacités de transformation, tandis que, de l’autre, la production agricole souffre encore d’un manque de matières premières. Ce déséquilibre structurel, s’il n’est pas rapidement corrigé, risque de maintenir la dépendance du pays vis‑à‑vis des importations, freinant l’objectif d’une véritable substitution des importations dans un secteur pourtant riche de potentiel. Raphael Mforlem


