(LVDE) – À l’heure où la compagnie Aluminium du Cameroun (Alucam) traverse une profonde crise industrielle et financière, deux investisseurs — l’un singapourien et l’autre suisse — entrent en lice pour en prendre le contrôle. Le bras de fer, jusqu’à présent discret, pourrait redessiner la trajectoire de l’un des symboles de l’industrialisation camerounaise.
Alucam : une entreprise en crise, mais des atouts stratégiques majeurs
Fondée en 1957, Alucam est l’unique producteur d’aluminium primaire du Cameroun, avec une capacité nominale de 100 000 tonnes par an et des sites de production à Édéa et Douala. Pourtant, la réalité industrielle est morose : les états financiers 2024 font état d’un déficit net de 23,7 milliards FCFA, quasiment identique à celui de 2023 (23,6 milliards), tandis que le chiffre d’affaires a chuté à 94,4 milliards FCFA, en recul de 10 %.
La production s’est également effondrée. Au premier trimestre 2025, l’extraction d’aluminium a diminué de 40,8 %, conséquence directe de l’arrêt de plus de la moitié des cuves d’électrolyse pour raisons techniques.
Face à ces difficultés structurelles, la direction d’Alucam a ouvert la porte à l’arrivée d’un investisseur stratégique capable d’injecter des capitaux frais et de relancer l’activité.
Eagle Eye Asset Holdings : une offre ambitieuse de redressement
Fin 2025, Eagle Eye, un véhicule d’investissement basé à Singapour et rattaché au groupe Arise IIP, a soumis une offre pour acquérir 70 % des actifs d’Alucam. Celle-ci prévoit un investissement initial de 475 millions de dollars (environ 271,3 milliards FCFA) destiné à stabiliser l’entreprise, relancer les opérations et augmenter la capacité avec la construction d’une nouvelle fonderie de 100 000 tonnes par an.
L’accord intègre également la création d’une ligne de transport d’électricité reliant le barrage de Nachtigal (420 MW) à Édéa, un élément essentiel pour garantir l’approvisionnement énergétique nécessaire à une production d’aluminium électro-intensive.
Enfin, Eagle Eye envisage de connecter Alucam au projet de bauxite de Minim-Martap, ouvrant la voie à une chaîne intégrée bauxite–alumine–aluminium, stratégique pour l’avenir minier et industriel du Cameroun.
Bathco : l’alternative suisse axée sur l’aluminium « vert »
Alors que l’offre d’Eagle Eye est mise en lumière, le négociant suisse Bathco s’est présenté comme concurrent direct. Selon plusieurs sources, le groupe viserait un rachat de plus de 78 milliards FCFA.
Cette démarche s’appuie sur un partenariat déjà actif entre Bathco, sa branche technologique Metsol, et Alucam depuis 2024, pour moderniser l’électrolyse via le système « APC+ », permettant de réduire la consommation d’énergie et les émissions de CO₂.
Grâce à cette technologie et à une stratégie orientée vers le bas-carbone, Bathco ambitionne de produire un aluminium « vert », très recherché sur les marchés internationaux. Cette orientation s’inscrit pleinement dans les tendances mondiales de décarbonation industrielle.
Quel enjeu pour le Cameroun et l’industrie nationale ?
Si Eagle Eye est retenu, l’intégration de la filière bauxite–aluminium, associée à de nouvelles infrastructures de production et d’énergie, pourrait replacer Alucam au cœur de la chaîne de valeur régionale. Une telle stratégie favoriserait une relance industrielle profonde, la création d’emplois et une meilleure compétitivité.
Si Bathco l’emporte, la trajectoire serait davantage axée sur l’efficacité énergétique, la réduction de l’empreinte carbone et l’exportation d’un aluminium certifié « vert ». De quoi permettre au Cameroun de se positionner sur un segment premium prisé en Europe et dans les industries de pointe.
Cependant, plusieurs défis demeurent : le coût de l’énergie, la nécessité de recapitaliser l’entreprise, la remise en état des installations électrolytiques, ainsi que la stabilisation de la chaîne d’approvisionnement.
Les risques pour l’État camerounais
Une cession majoritaire de 70 % ou 80 % des parts réduirait fortement la marge de manœuvre stratégique de l’État dans une filière historiquement liée à l’hydroélectricité. La dépendance envers un investisseur privé pour garantir un accès à une énergie bon marché pourrait devenir problématique.
Par ailleurs, une modernisation profonde pourrait engendrer des tensions sociales, notamment si les restructurations nécessaires entraînaient des suppressions d’emplois.
Perspectives et scénario probable
Compte tenu des montants proposés, de l’urgence du redressement et des ambitions industrielles du Cameroun, l’offre d’Eagle Eye apparaît la plus structurante. Toutefois, la croissance rapide de la demande mondiale d’aluminium bas-carbone pourrait offrir un avantage stratégique à Bathco, à condition que celui-ci sécurise des contrats d’exportation durables.
Dans les deux cas, la décision de l’État déterminera non seulement l’avenir d’Alucam, mais aussi la capacité du Cameroun à s’inscrire dans la nouvelle dynamique mondiale de transition énergétique et de montée en gamme industrielle.
Raphaël Mforlem


