Dr Maurice Simo Djom, auteur du l'ouvrage l'Etat de l'Afrique
(LVDE) – Dans L’Etat de l’Afrique 2025, le géopolitiste camerounais consacre 20 pages à cet événement apparemment anodin. Mais qui, sous une plume mûre et impertinente, devient un moment charnière de l’histoire de l’Afrique post-indépendance qui consiste en la re-étatisation du Sahara par des puissances incapables de prolonger le paradigme néocolonial.
La guerre produit l’illusion de la simplicité, écrit Emmanuel Todd dans La défaite de l’Occident. La pertinence de cette boutade se vérifie avec la bataille de Tinzaouatène.
En juillet 2024, après la cinglante défaite de l’armée malienne face aux mercenaires internationaux dans cette localité située au nord, à la frontière avec l’Algérie, un officiel de l’armée ukrainienne a affirmé que son pays avait fourni des renseignements et des armes aux rebelles touarègues et aux djihadistes. Cela a suffi pour qu’on entende claironner que la guerre russo-ukrainienne s’est déportée en Afrique ou alors que l’Ukraine a ouvert un deuxième front contre la Russie.
Maurice Simo Djom soutient qu’il « est inexact de dire que la guerre russo-ukrainienne s’est déportée sur le sol malien, de même qu’il est faux de prétendre que l’Ukraine combat au Soudan. » Il démontre que, dans le contexte actuel où la Russie a traversé la frontière depuis 2022 pour mener des « opérations spéciales » en Ukraine, Kiev est devenu le cache-sexe de l’Occident qui s’en sert pour agir là où il a des intérêts mais tient à avancer masqué. Et de rappeler que la destruction de Nordstream II relève d’une pareille diversion.
Mais la question de meure : si Kiev n’a pas déplacé le champ de la guerre aux positions africaines de la Russie, alors que s’est-il passé à Tinzaouatène en juillet 2024 ?
L’auteur répond à cette question avec minutie : le terrain, le contexte, les acteurs, les tactiques, les moyens militaires et non militaires… Tout cela est passé au crible fin. L’analyse de la bataille de Tinzaouatène est un moment de science et un régal qui gagnerait à être enseigné dans les écoles de géopolitique.
Mais surtout les enjeux !
Dans les faits, il s’agissait, pour le gouvernement malien, d’un enjeu la restauration de l’intégrité du territoire national. La prise de Kidal survenue en novembre 2023 n’avait pas été synonyme de reddition des terroristes du CSP. Cette bataille avait été rapide et s’était soldée par la défaite de ceux-ci qui s’étaient repliés dans les montagnes de Tinzaouatène pour organiser la contre-offensive. En organisant des patrouilles dans la localité d’Inafarak en juillet 2024, l’armée malienne veut s’assurer du retour des populations, de la reprise des activités économiques, de l’éradication des éventuelles cellules de grand banditisme…

Pour les belligérants internationaux dissimulés qui utilisent de faux drapeaux pour imposer le désordre, la région du Sahara ne doit pas connaître la paix. Il faut y instaurer le désordre pour empêcher aux Etats riverains d’exploiter les immenses ressources enfouies dans le sous-sol. Que le Sahara abrite une économie parallèle faite de trafics des marchandises illicites telles que la drogue et les armes ne doit rien au hasard.
La révolution du Sahel a montré que les puissances qui avaient étatisé l’Afrique en 1884-1885 et pendant la colonisation subséquente ne maîtrisent plus la situation. La multiplication des coups d’Etat dans le Sahel a proprement écœuré l’Elysée, la subversion de la CEDEAO et la création de l’AES aussi. Jusqu’où une grande puissance irait-elle pour ne pas perdre la main ?
Réinitialiser les frontières
Puisque tout peut arriver à tout moment et partout, il n’est plus question, comme dans les années précédentes, d’attendre. Dès la première occasion, certaines puissances occidentales provoqueront le désordre pour émietter les pays et réinitialiser les frontières. C’est ainsi que fonctionne l’ordre international dominé par l’Atlantique Nord. Tout est basé sur un déséquilibre profitable. L’ordre, c’est le désordre. Tinzaouatène, c’est le désordre qui doit empêcher les souverainistes de poursuivre leur projet de refondation. Cela se voit d’ailleurs à l’évolution du lexique employé par l’auteur. Précédemment, il parlait de djihadistes, à présent, il emploie le vocable « mercenaires », pour inscrire l’action des bandes armées dans une logique globale où les grades puissances veulent reprendre la main dans une région riche qui leur échappent.
« Certaines frontières de l’Afrique actuelle ne siéent plus aux tenants de l’ordre international. Certaines puissances nourrissent le désir d’instaurer le désordre pour être en mesure d’intervenir et rétablir « l’ordre », en ré-étatisant l’Afrique autour de nouvelles frontières, en émiettant les Etats pour repartir sur de nouvelles bases, avec de nouveaux accords économiques et militaires signés avec de nouveaux dirigeants. Pareil projet est à l’œuvre dans le Sahara. »
Telle est la vision qu’a Maurice Simo Djom de la bataille intervenue en juillet 2024 dans la localité de Tinzaouatène, près de la frontière avec l’Algérie. Il ne s’agit pas d’une simple attaque menée par des « djihadistes », mais d’un moment charnière dans le processus de réinitialisation des frontières issues de la colonisation. Des puissances étrangères ont armé des mercenaires pour instaurer le chaos lent. Ce chaos durera des années voire de décennies et devrait aboutir soit à la re-étatisation du Sahara, soit à la véritable indépendance des pays concernés.
Mais les projections analytiques de Maurice Simo Djom sont plutôt optimistes. « Disposer d’un plan de ré-étatisation de l’Afrique est une chose. Garantir son succès en est une autre. Armer des proxys touareg ne suffit plus. » Une analyse comparative des contextes de la colonisation et du multipolaire aboutit à la conclusion que le projet de réinitialisation des frontières du Sahara ne prospérera pas parce qu’il n’est pas un paradigme, mais plutôt les dernières tentatives d’un vieux paradigme éculé et dépassé.


