(LVDE) — Le lancement du programme ESPro par la Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale (Bvmac) s’inscrit dans une stratégie plus large de transformation du marché financier de la Cemac. Face à un système boursier encore largement dominé par les États et peu attractif pour les entreprises privées, l’initiative traduit la volonté de l’institution de s’attaquer à l’un des principaux verrous du financement régional : l’insuffisante maturité des entreprises locales face aux exigences des marchés de capitaux, (Analyse).
Depuis sa création, la Bvmac peine à jouer pleinement son rôle de canal de financement du secteur privé. La faiblesse du nombre de sociétés cotées, la prédominance des émissions souveraines et la faible liquidité du marché témoignent d’un déséquilibre structurel. ESPro apparaît ainsi comme une réponse ciblée à cette situation, en agissant en amont du marché, là où se concentre le principal déficit : la préparation des entreprises.
En choisissant de mettre en place un incubateur boursier, la Bvmac reconnaît implicitement que l’obstacle n’est pas uniquement lié à la frilosité des investisseurs, mais aussi à l’inadéquation des entreprises avec les standards attendus. Gouvernance approximative, organisation financière fragile, méconnaissance des instruments de marché et faible culture de la transparence constituent autant de freins récurrents à l’accès aux financements boursiers. ESPro ambitionne de corriger ces faiblesses de manière progressive, en accompagnant les entreprises dans un processus de montée en compétence plutôt que dans une logique de sélection brutale.
L’approche retenue, combinant formation, assistance technique et suivi post-opération, traduit une compréhension fine des enjeux du marché. En intégrant un accompagnement après les levées de fonds, la Bvmac cherche à éviter l’un des écueils observés sur plusieurs marchés émergents : des entreprises capables de lever des ressources, mais insuffisamment préparées à gérer durablement les obligations de communication financière et de gouvernance imposées par la Bourse. Ce suivi prolongé vise à consolider la crédibilité des nouveaux émetteurs et, par ricochet, la confiance des investisseurs.
Le calendrier de déploiement, étalé sur 2026, confirme le caractère structurant du projet. La phase préparatoire du premier semestre, suivie du lancement effectif en juin, laisse entrevoir une montée en puissance progressive, condition nécessaire pour assurer la qualité du dispositif. L’implication annoncée des organisations patronales suggère également une volonté d’ancrer ESPro dans le tissu économique réel, au-delà des cercles financiers traditionnels.
Par ailleurs, l’ouverture à des partenariats avec des institutions financières internationales constitue un levier stratégique majeur. Les mécanismes de rehaussement de crédit envisagés pourraient réduire significativement le risque perçu par les investisseurs, notamment sur le marché obligataire privé, encore embryonnaire dans la sous-région. Cette dimension est cruciale pour attirer des capitaux institutionnels et améliorer la profondeur du marché.
Au-delà du programme lui-même, ESPro révèle une inflexion dans la vision de la Bvmac. L’enjeu n’est plus seulement d’augmenter le nombre d’opérations ou d’émetteurs, mais de bâtir un écosystème financier capable de soutenir durablement la croissance économique de la Cemac. Si le dispositif parvient à produire des entreprises solides, crédibles et régulières sur le marché, il pourrait constituer un tournant dans l’histoire de la Bourse régionale.
Reste toutefois la question de l’adhésion des entreprises et de la capacité du marché à absorber ces futurs émetteurs dans un environnement encore marqué par une faible liquidité. ESPro pose ainsi les bases d’une réforme structurelle dont les résultats dépendront autant de la rigueur de sa mise en œuvre que de l’évolution globale de l’écosystème financier régional.
Raphael Mforlem


